Voici un extrait des pages 38 à 40 du document Faisons les comptes! écrit pour les Journées québécoises de la solidarité internationale rédigé en 2012 par Fabien Leboeuf au sujet de la décroissance économique. Je trouve cet extrait totalement adéquat et neutre.


Pour les tenants de la décroissance économique, on vit une crise du développement. Ce courant de pensée rejette en bloc l’actuelle économie fondée sur la croissance économique et le progrès technologique illimités. Il propose d’engager un processus de décroissance économique et l’adoption de la simplicité volontaire. Il cite volontiers Ghandi: « Le monde est suffisant pour satisfaire les besoins de tous, mais il est trop petit pour satisfaire l’avidité de quelques-uns. - Vivre simplement pour que d’autres puissent simplement vivre. »

LA DÉCROISSANCE

Le mot décroissance se veut volontairement provocateur pour secouer les esprits. Ses partisan-e-s se définissent comme des «objecteur-trice-s de croissance» : l’économie ne devrait jamais avoir le dernier mot. Il est pour eux fondamental de reconnaître que l’empreinte écologique laissée par l’économie de la croissance a atteint un seuil où même une croissance ou un développement durable n’est plus viable. L’avenir de l’humanité passerait par une décroissance durable. Cette idée repose sur deux piliers: un bilan négatif des conséquences de l’idéologie et de l’économie de la croissance illimitée, et une critique théorique de cette croissance illimitée.

FAIRE LES COMPTES DE LA CROISSANCE

Pour les tenant-e-s de la décroissance, les fruits de l’économie fondée sur la croissance sont pourris.

  • Au plan écologique, la croissance illimitée détruit les écosystèmes.
  • Elle épuise les ressources naturelles. Les partisan-ne-s de la croissance illimitée voient la nature comme inépuisable. Mais en réalité la planète Terre a des ressources limitées, y compris l’eau potable, les terres arables et l’énergie, et déjà on peut constater qu’elles s’épuisent rapidement.
  • Au plan sociologique, la croissance déstructure les communautés et élimine les cultures et les savoirs traditionnels.
  • Au plan socioéconomique, la croissance ne parvient pas à éradiquer la pauvreté ni à aplanir les inégalités; au contraire, elle les exacerbe. Elle s’est d’ailleurs construite historiquement sur la colonisation et continue de le faire sous de nouvelles formes.
  • Au plan éthique et culturel, la croissance se fonde sur et propage des valeurs matérialistes et marchandes qui vident l’homme de sa substance humaine, morale et spirituelle. Elle répand la monoculture de la consommation qui se prétend universelle, mais qui n’est que la généralisation de la culture de l’Occident. L’outil privilégié de sa mesure est le Produit intérieur brut (PIB), outil purement financier. Il faudrait des indicateurs de développement qui prennent en compte le développement humain et social.

LA THÉORIE ÉCONOMIQUE

On attribue généralement le concept de décroissance économique à un économiste roumain émigré aux États-Unis, Nicholas Georgescu-Roegen. Dès 1971 il utilise en économie les concepts scientifiques de thermodynamique et d’entropie, et des notions de biologie. Pour lui, la biologie révèle la vraie nature du processus économique, qui est le prolongement de l’évolution, et la physique démontre que les ressources naturelles s’épuisent irrévocablement. La course effrénée à la productivité et à la croissance de la société industrielle, quel que soit le système politique qui la soustende: libéral, socialiste, etc., mène à sa perte. L’économie doit changer de vision et organiser la décroissance pour atteindre un état d’équilibre permettant le renouvellement des ressources.

Simultanément, le Club de Rome commande en 1970 à des chercheurs du Massachusetts Institute of Technology une étude sur les conséquences planétaires des politiques économiques et industrielles. Dans l’étude publiée en 1972 sous le titre Halte à la croissance? - Rapport sur les limites de la croissance, les chercheurs font une simulation informatique de l’interaction de cinq tendances majeures des sociétés actuelles: industrialisation accélérée, croissance rapide de la population, production alimentaire, épuisement de ressources non renouvelables, et détérioration de l’environnement. Ils arrivent aux conclusions suivantes: (i) les limites à la croissance sur Terre seront atteintes au cours des cent prochaines années, le résultat probable étant une baisse soudaine et incontrô- lée de la population et de la capacité industrielle; (ii) il est possible de changer ces tendances et d’établir une situation d’équilibre stable qui sera durable jusque dans un lointain avenir, à la condition d’agir dès maintenant.

Certain-ne-s tenant-e-s de la décroissance ne rejettent pas absolument les notions de technologie et de progrès, mais l’idée d’un progrès indéfini qui ne tient pas compte de la finitude de la Terre. De plus, ils ne croient pas que le progrès technologique puisse résoudre les problèmes dans le cadre de l’économie de croissance.

QUE PROPOSE LE MOUVEMENT POUR LA DÉCROISSANCE?

Il ne propose pas une alternative applicable partout, l’idée même de système universel allant pour les décroissant-e-s à l’encontre du développement humain, qui implique le respect des cultures et des identités. On invite plutôt (i) à avoir recours à l’imagination et à la créativité pour donner naissance à un foisonnement d’initiatives locales de décroissance, et (ii) à organiser le partage des savoirs et des expériences. Au plan collectif, la proposition de base de la décroissance est la « relocalisation» de l’économie, ou sa « localisation» : produire et consommer dans les collectivités les biens et services dont elles ont besoin pour leur épanouissement. L’écovillage et le maintien de l’agriculture paysanne localisée en sont de bons exemples. Le mouvement pour la décroissance se voit comme une matrice, comme un incubateur de communautés de décroissance.

Au plan individuel, la décroissance propose la simplicité volontaire, ou encore « l’abondance frugale». Il ne s’agit pas de vivre moins, mais mieux avec moins de biens et plus de liens. La décroissance soutenable est un moyen pour rechercher une qualité de vie supérieure.

La décroissance est une proposition qui s’adresse en premier lieu au Nord, même si le foisonnement d’initiatives de décroissance est venu et continue de venir en partie du Sud. Le Sud a évidemment besoin de se développer économiquement. Mais lui imposer le modèle du Nord ne ferait qu’aggraver sa situation. Il ne s’agit pas d’abandonner le Sud à son sort; il s’agit ne pas lui imposer «nos » projets sous prétexte de l’aider. Le Nord doit lui « restituer » ce qu’il lui a pris historiquement et respecter ce qu’il choisira d’en faire.